Est-il un précurseur du conservatisme en Allemagne ?
Depuis 60 ans, différents auteurs tentent de faire de Justus Möser un ancêtre du conservatisme en Allemagne[1], sans parler des auteurs libéraux du siècle dernier qui voyaient en lui un défenseur de lEtat corporatif, thèse modifiée par lhistoriographie de lancienne RDA qui le qualifia de laquais de laristocratie westphalienne. Or, Möser fut considéré par ses contemporains éclairés et suivant la formule de Goethe, comme un des hommes les plus éminents de la patrie[2] et ses écrits jugés dune richesse inestimable didées pour le progrès de lAllemagne[3]. Ajoutons que F.Nicolai - peu suspect dun conformisme conservateur ou défenseur de la société de son époque - lui porta une très grande estime comme le prouvent la biographie quil lui consacra et les nombreuses lettres quils échangèrent.
Étant donné que Möser fut en relation avec les esprits éclairés de son époque et que ses écrits visaient à rétablir les paysans et les citadins dans leurs droits politiques à un moment où la philosophie des lumières et les moralistes ne sintéressaient quà la sphère élevée de la bourgeoisie, peut-on considérer Möser comme conservateur et dautre part le concept dÉtat quil propose est-il en lui-même conservateur. Cet article essaie de répondre à ces questions.
Le problème essentiel pour comprendre Möser réside dans la méthode dapproche de son uvre historique et politique. Peut-on l étudier avec le même raisonnement quon applique aux auteurs philosophiques des lumières ? Cet article - contrairement à la plupart des travaux faits sur lui jusquà nos jours - essaye de démontrer quon ne peut pas lapprocher par une méthode philosophique basée sur la morale, mais par une analyse historique qui doit tenir compte des sources dans lesquelles notre auteur puise ses idées.
Les philosophes français du XVIIIe siècle, en particulier, constatent le manque totale dun espace politique. Par un raisonnement social et juridique dont les fondements se trouvent dans le droit de la nature, et par un modèle idéalisé de lantiquité - la démocratie gréco-romaine - ils essayent de bâtir lédifice dune démocratie basée sur les droits de lhomme. La Révolution française fut laboutissement de cette pensée, même sil faut attendre encore plusieurs générations pour que les Français shabituent aux droits de lhomme (droits moraux) comme fondement de la République[4].
Möser aussi constatait pour lAllemagne un certain manque despace politique qui toutefois nétait pas total. Au niveau de lEmpire, fonctionnait le Reichstag
et dans de nombreux États, surtout dans les principautés ecclésiastiques, il y avait encore les Landtage, qui comme ceux de lespace westphalien, votaient les impôts et légiféraient. Lespace politique nétait pas, contrairement à la France, totalement vide, mais il fut réservé à une élite aristocratique, cest-à-dire une noblesse immémoriale prouvant un certain nombre de quartiers de noblesse[5] et la possession dun domaine chevaleresque permettant de siéger à la Diète. Certes, les villes y siégeaient aussi, mais leur nombre fut restreint et leur poids limité. Pour Möser cette situation nétait plus tolérable, mais contrairement aux philosophes, il essayait de la comprendre, non comme un état contraire au droit de la nature, mais comme une conséquence historique. Pour lui, seule une connaissance du passé permettait de comprendre le présent, et cétait la seule façon de pouvoir construire lavenir. Et cet avenir pour Möser était de restaurer lespace politique des anciens propriétaires (quil appelle actionnaires) de lEtat, - espace quils avaient perdu avec la féodalité. Ces actionnaires correspondent en réalité, comme nous le verrons plus loin, aux contribuables.
Sans vouloir refaire une biographie de Möser, que lon trouve pratiquement dans tous les travaux sur lui, il semble néanmoins important de souligner quelques-uns de ses traits caractéristiques. Juriste, qui avait aussi de profondes connaissances littéraires, il devait en raison de cette formation diriger la principauté ecclésiastique dOsnabrück au nom du roi Georges III dAngleterre pour son fils cadet Frédéric de York, élu prince-évêque protestant de cette principauté en 1764 à lâge de deux ans. Cette charge quil aurait dû abandonner à la majorité de Frédéric, il la conserva, jusquà sa mort en 1794, sur la demande du prince. Par sa fonction à la tête dun petit État et par les recherches historiques quil fit pour écrire lhistoire de lOsnabrück, Möser ne connaissait pas seulement son époque et le quotidien de la principauté, mais aussi son passé réel. Lhistoire de Möser nétait pas celle de ses contemporains qui ne sintéressaient à lÉtat quà travers ses dynasties et princes. Il recherchait une histoire de lÉtat aussi bien dans le social que dans léconomie, dans le droit que dans la culture, dans les moeurs et coutumes que dans les institutions. Pour Möser toutes ces histoires ne faisaient quune; on ne pouvait pas les dissocier si on voulait comprendre lÉtat et le réformer[6]. Son histoire est exempte de toute idéologie, il la considère comme une science basée sur des sources et des preuves[7].
Les
Patriotische Phantasien relèvent de cet esprit. Quand Möser écrit par exemple sur le servage, il ne prend jamais publiquement une position morale pour ou contre; il fait simplement une analyse historique. Il en est de même pour ses critiques et ceci en particulier envers la philosophie des lumières et ses concepts. Ce ne sont jamais des critiques idéologiques, mais des critiques de méthode[8]. En particulier, ses lettres à Nicolai révèlent ses vrais sentiments concernant la situation sociale du XVIIIe siècle, et ils vont à lopposé de ce que les écrivains qui le dépeignent comme un conservateur, voient en lui. De même, il nest ni xénophobe, ni défenseur du servage[9].
Personne ne semble avoir compris, sauf peut-être Goethe et Nicolai que dans les articles des Patriotische Phantasien, Möser propose un programme politique, non pas théorique mais pragmatique, cest-à-dire réalisable concrètement[10].
Vouloir comprendre Möser ne peut se faire par les méthodes avec lesquelles nous avons coutume danalyser les penseurs politiques du XVIIIe siècle. Vouloir analyser le social dans luvre de Möser sans dabord tenir compte de son programme politique, nous induit en erreur concernant ses vraies préoccupations.
Les écrits de Möser ont leurs sources en grande partie dans le microcosme de son pays natal, la principauté dOsnabrück. Et cela aussi doit être pris en compte, le chercheur qui veut travailler sur Möser doit avoir une connaissance profonde de lhistoire de cette région qui est la Westphalie et de ses particularités par rapport aux autres régions de lAllemagne. Il sagit certes dune micro-histoire, mais elle pouvait très bien aider à la compréhension de lhistoire de lAllemagne et dans lesprit de Möser servir de programme, car en Westphalie se sont maintenues jusquau XVIIIe siècle des institutions qui pouvaient facilement être liées à un état initial avant lémergence de lépoque féodale.
Quel a été alors cet état politique, social, économique et culturel en Westphalie, à laquelle appartenait à cette époque lOsnabrück et que Möser essaie de comprendre ?
La géographie politique de lespace westphalien fut dominée par les trois principautés ecclésiastiques de Münster, Paderborn et Osnabrück. Des territoires plus petits appartenaient à lAbbaye de Corvey, à des seigneurs laïcs comme les princes de Lippe, les princes de Waldeck, les comtes de Bentheim et de Rietberg entre autres, à la Prusse, à la Hesse, au Nassau, au Brunswick ou encore aux électorats ecclésiastiques de Cologne ou de Mayence. Dans pratiquement tous les territoires de la région les Landtage étaient encore actifs, ce qui faisait obstacle au développement dun absolutisme trop poussé dans ces territoires. Certes, les principautés ecclésiastiques constituaient en quelque sorte des monarchies électives, néanmoins les tentatives dabsolutisme direct ou par administration interposée ont toujours existé; la dernière en date fut celle de lévêque de Paderborn, Wilhelm Anton von der Asseburg (1763-1782). Les études montrent que cest à raison dune noblesse politiquement forte, que les Diètes ont pu rester actives. Certes, ces études nanalysent pas les raisons profondes de cette puissance politiques de la noblesse. Mes propres recherches pour ma thèse de 3e cycle ont démontré que lorganisation en corps, en imposant des règles très strictes dappartenance a permis cette cohérence nécessaire pour sopposer au prince. Ces Diètes votaient les impôts et légiféraient, ce qui fut le moyen le plus efficace pour résister aux exigences du prince estimées parfois injustes. Même si ces Diètes ne votaient que rarement en faveur dune réforme libérale, par le vote de limpôt, elles empêchaient une pression fiscale trop forte, qui, on sen doute, nétait pas due à des raisons philanthropiques, mais au fait quune telle pression aurait signifié des revenus moindres en provenance de leurs paysans.
Ces derniers vivaient sous différentes formes de dépendances : du paysan libre travaillant sa propre terre qui nappartenait à aucun seigneur jusquau paysan travaillant sur la réserve du seigneur. Cette dernière forme était très rare en Westphalie et se trouvait surtout à lest de lElbe sous sa forme la plus sévère, le vrai servage. Le paysan westphalien était généralement bien établi sur sa terre, quil pouvait librement quitter à la fin de son bail renouvelable (en règle de 12 ans), ou alors acheter sa liberté dans le cas dun bail emphytéotique. Les emphytéotes étaient, pour une part, des serfs, mais aussi des gens libres. Ces derniers avaient à payer périodiquement en plus dun fermage annuel fixe, des pots de vin (Weink&Mac254;ufe) et avaient en qualité demphytéotes un droit héréditaire sur leur ferme. En plus, ils avaient le droit de la vendre librement. La situation était plus difficile pour les serfs. Cependant, ils pouvaient, eux aussi, transmettre leur ferme à leurs enfants, mais ils étaient tenus de rendre à leur seigneur de nombreux services et de payer de nombreuses redevances. Les serfs devaient en plus payer une sorte de mortaille (Sterbfall), le plus souvent en espèces, et considérée par les seigneurs comme le plus important revenu de leurs terres. Le problème au XVIIIe siècle était que souvent on ignorait lorigine de la dépendance. Était-elle basée sur le bail ou sur un assujettissement héréditaire dans le cas du serf ? Möser était conscient de cette ambiguïté, car fréquemment le Leibeigentum ou la Eigenbehörigkeit, à lorigine de formes de dépendances différentes, furent employés sans distinction pour lune ou lautre.
Le
regroupement des paysans en Hyhen, Echten, Hoden hors de lorganisation paroissiale, était lié à une certaine autonomie administrative et juridique, voire un certain espace politique local. Ainsi le Delbrücker Land, région dans le nord du Paderborn et limitrophe du Osnabrück nous en donne un exemple[11]. Parfois aussi paysans libres et nobles se réunissaient dans de petites Diètes locales (Erbentage) pour discuter et voter les budgets pour lentretien des routes et pour dautres travaux publics.
Les charges et taxes furent nombreuses. Limpôt le plus important fut la taille (Bede
ou Landschatz). Il sagissait dune redevance publique, payable deux fois par an. Cest cet impôt qui remplaça le service militaire avec lavènement de la féodalité et fut en principe payé par les chefs de familles non-nobles. La base dimposition fut la terre pour le paysan ou la fortune pour le citadin. Si on ne lexigeait que ponctuellement de la part du noble, vers la fin du XVIIIe siècle, en particulier sous linfluence de la Révolution française, il fut aussi assujetti à cet impôt. La capitation (Kopfschatz) était un impôt imposé à toute la population noble ou non. Les femmes payaient moitié moins que les hommes. Les chefs de famille non-nobles devaient aussi des corvées publiques, depuis le XVIIe siècle généralement remplacées par le paiement dune somme fixe. De même, la corvée et les dons en nature, dus au seigneur de la terre, furent remplacés en numéraires fixes qui généralement ne subissaient pas daugmentation. Pour obtenir un bail, le paysan payait le Weinkauf. Si en principe le Sterbfall était dû uniquement par le serf, les seigneurs tentèrent de limposer aussi à leurs locataires libres, mais pas toujours avec succès, comme le montrent plusieurs décisions de justice[12].
Lagriculture et lélevage comme partout au XVIIIe siècle prédominaient. On peut supposer quenviron 80% du PNB était dû aux produits de ce secteur. Seulement 10 à 15% de la population vivaient dans les villes, où de nombreux habitants à côté de leur métier dartisan ou de leur activité commerciale, pratiquaient également lagriculture. Les industries et manufactures étaient peu nombreuses et connurent un certain essor uniquement là où la matière première - fer et bois - faisaient partie de la richesse naturelle du pays, comme dans le comté de la Mark, appartenant à la Prusse.
Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle lécole était en principe obligatoire pour filles et garçons de 6 à 14 ans, dans tous les territoires de la Westphalie. Les matières enseignées étaient : la lecture, lécriture et le calcul de base; la rédaction dune lettre en allemand fut particulièrement encouragée. Étienne François, qui fit des recherches à ce propos, constata pour lAllemagne du nord-ouest, donc aussi pour la Westphalie, le haut pourcentage de la population sachant écrire et lire au début du XIXe siècle[13]. Möser était donc conscient de cette faculté de la population paysanne, car cest pour elle quil écrivit avant tout les articles qui furent plus tard publiés sous le nom de Patriotische Phantasien[14]. Il la considérait en effet comme la véritable partie constituante de la nation.
Cest à partir de ces réalités que Möser voulait comprendre lÉtat. Dans la préface de lHistoire de lOsnabrück en 1768, il écrit:Bei der Arbeit (pour ce travail) aber fühlte ich bald, daß die neuern Zeiten durchaus das Licht der alten nöthig h&Mac254;tten
[15].
Si les réalités et leur éclaircissement par lhistoire de lOsnabrück ou si on veut de celle de la Westphalie, lui servent de laboratoire, il projette son programme sur lAllemagne entière.
Die Geschichte von Deutschland hat meines Ermessens eine ganz neue Wendung zu hoffen, wenn wir die gemeinen Landeigenthümer, als die wahren Bestandteile der Nation, durch alle ihre Ver&Mac254;nderungen verfolgen, aus ihnen den Körper bilden, und die großen und kleinen Bedienten (la noblesse entre autres) dieser Nation als böse oder gute Zuf&Mac254;lle des Körpers betrachten.[16]
Quels étaient alors les projets politiques et sociaux de Möser ? Pour lui, lÉtat et la société étaient le résultat dune évolution historique. Il partait donc du principe que, si on veut réformer lÉtat et la société, il faut dabord comprendre le présent; celui-ci ne se comprenait que par le passé et à partir de là, en tenant compte des deux, on pouvait améliorer lavenir au moyen de réformes politiques et sociales.
Möser part dune constatation, cest-à-dire de lexistence en Europe dune forme dÉtat que lhistorien a appelé, État corporatif ou encore État à ordres, représentant trois ordres : le clergé, la noblesse, les villes pour lAllemagne ou le Tiers-État pour la France. Pour Möser lexistence de cette forme dÉtat nétait pas due à larbitraire humain, mais à différents contrats sociaux. En ce qui concerne lOsnabrück qui donnait à Möser son chantier à explorer, il constata que cette forme dÉtat fonctionnait encore, car les Diètes où siégeaient les différents ordres ou états votaient les impôts et légiféraient. Certes, il sétait rendu compte par ses recherches historiques que la répartition du pouvoir politique nétait pas équitable, car ceux quil considérait comme la véritable partie constituante de la nation, les simples propriétaires terriens, nétaient pas représentés à la Diète[17].
Pour Möser, contrairement aux théoriciens du droit naturel, la première étape de la vie politique commença au moment où les propriétaires terriens sunirent de façon constante pour saider mutuellement contre les menaces de la guerre et de catastrophes naturelles[18]. Ce premier contrat social et tous ceux qui suivirent avaient donc un but utilitaire et non moral, comme le contrat social de Rousseau. Par conséquent lhistoire dun État européen nétait pas lhistoire de lhumanité, mais celle dune compagnie commerciale.
Möser vit, dans la nécessité de lorganisation permanente de cette première association à but déterminé, la légitimité de cet État. Cette union constante des propriétaires terriens constituait dans lordre chronologique le premier ordre du futur État corporatif. Cette première union fut suivie dune deuxième, conclue entre les propriétaires et leurs descendants sans propriété et ceux qui vinrent sinstaller dans le pays sans avoir de bien terriens[19]. Ceux qui ne possédaient aucun bien ne pouvaient, par conséquent, participer aux charges de lÉtat, comme le ban, lentretien des armes ou les travaux publics. En revanche, ils étaient obligés de dédommager les propriétaires par des contributions. En contrepartie, ils pouvaient être tenus dexploiter la terre familiale sous toute forme de fermage y compris le servage[20].
Étant donné que les propriétaires nétaient pas les sujets dun particulier, mais de lÉtat, ils jouissaient dune considération politique plus élevées que ceux qui navaient pas de biens. Ce fut la raison, pour laquelle la propriété et la liberté furent à la base de léchelle des valeurs politiques et sociales dans cette association constitutive de lÉtat[21].
Plus tard, cette association connut de nouvelles modifications. Pour faciliter une disponibilité constante pour la défense commune, les propriétaires constituèrent dans leur sein une milice permanente : la noblesse. Cette dernière connut elle-même de nombreuses modifications et en particulier sous les Carolingiens et avec lapparition de la féodalité[22].
Avec laide de lEmpereur et de ses fonctionnaires, les sans-biens pouvaient sortir du servage et sunir dans des associations corporatives, dont les membres furent considérés par lÉtat comme des hommes libres, avec des droits propres comme lauto-administration, lélection de leurs juges et la capacité de témoigner, aussi longtemps quils continuaient à payer leurs contributions à leurs protecteurs[23].
A partir de ces associations se développèrent des villes, des bourgs et autres localités[24], dans lesquels grâce à lapparition de léconomie monétaire une richesse importante put se constituer. Comme les propriétaires terriens avaient besoin dargent liquide, à cause de nombreuses guerres, lÉtat fut obligé, sil voulait utiliser cette nouvelle forme de propriété, doctroyer aux citadins les droits dun nouvel ordre particulier[25]. Ainsi, les citadins purent participer aux affaires de lÉtat et furent lobjet dune considération spéciale. Ils avaient, dans la structure organique de lÉtat, la même place que les propriétaires terriens non nobles.
Pour Möser, lordre corporatif de lÉtat nétait donc pas le résultat dun arbitrage humain, mais la caractéristique naturelle de toute organisation politique. Pour lui, les différents ordres sétaient constitués au fil de lhistoire et dans des proportions justes. Ils formaient dans leur organisation en État une sorte de pyramide[26]. Au sommet, il y avait les princes régnants, à la base de cette construction, la large couche des paysans et bourgeois, au centre, la noblesse, qui constituait un lien entre la base et le sommet. Il excluait de cet ordre, les sans-biens, les mendiants, les pauvres, les vagabonds et tous les serfs qui, sils nétaient pas fermiers, ne payaient pas dimpôts, cest-à-dire la taille et nexécutaient pas les corvées publiques. Tous ceux-ci ne possédaient pas de droits civiques[27].
Or, cest cette idée de lÉtat corporatif qui, semble-t-il, fait passer Möser pour un conservateur. Mais il ne cherchait aucunement à conserver lÉtat tel quil avait connu au XVIIIe siècle, avec le gouvernement arbitraire du prince et de son administration, le pouvoir politique encore réel du clergé noble et de la noblesse à la Diète. Ces derniers votaient les impôts et légiféraient, et ceci en particulier dans les territoires ecclésiastiques de la Westphalie. Paysans et citadins étaient pratiquement exclus. Möser cherchait à conserver la structure de lÉtat corporatif qui pour lui était historique, mais non son contenu, car, il présentait à son époque de nombreux défauts, comme lhistoire lui permettait de sen rendre compte. Ainsi, par exemple, il exclut totalement le clergé de son système[28].
Pour remédier à ce déséquilibre frappant, Möser proposa des réformes qui en conservant la structure de lÉtat corporatif, devaient redonner au paysan quil considérait comme le premier ordre historique, ses droits politiques. Cétait cette classe qui était au centre de lintérêt que Möser portait à ses réformes de lÉtat. Mais, il noublia pas les autres classes, la bourgeoisie citadine et la noblesse étant donné quelles faisaient partie de cette substance organique de lÉtat.
Pour Möser, lhistoire de lÉtat nétait pas lhistoire de lhumanité comme le préconisaient les philosophes des lumières, mais lhistoire à limage dune compagnie commerciale, sous forme de société anonyme[29]. Le capital initial de cette compagnie serait la propriété foncière, divisée en unités qui serait la ferme paysanne (Bauernhof) : il fallait par conséquent la considérer comme une action. Cest elle qui donnerait droit de vote dans une assemblée politique[30], comme cest le cas dans une S.A. où elle donne droit de vote dans lassemblée générale.
Selon Möser, initialement, la ferme paysanne constituait cette action à laquelle étaient attachés les obligations et les droits qui incombent à un actionnaire. Il en était de même pour la ferme noble (Edelhof) qui avait seulement une taille plus importante mais navait pas de droits seigneuriaux. Cétait le terme mansus (Hufe) qui correspondait à lorigine à cette action et qui obligeait son propriétaire à participer à la défense de la compagnie-État, et lui donnait le droit de vote et de regard sur les affaires communes. Le propriétaire dune telle manse était appelé en Westphalie Vollerbe, celui qui possédait une demie ou un quart de manse Halberbe et Viertelerbe,
que Möser considérait comme coupons de laction[31].
Comme à lorigine, des divisions plus petites rendaient difficile, voire impossible, le calcul des obligations en nature, les propriétaires de telles parcelles ne furent pas acceptés dans la compagnie et on leur donnait le rang de valets. Certes, ils pouvaient sélever un peu, sils proposaient de servir la compagnie, par exemple de fournir la cire de léglise de la compagnie ou dexécuter des travaux dordre public[32].
Pour Möser, à lorigine, il ny avait que propriété et liberté. Mais différentes évolutions ont fait que le propriétaire comme le tenancier nétaient plus nécessairement libres et pouvaient être serfs ou de toute autre condition de dépendance. Il proposait alors dans un éventuel futur code civil (Landrecht) de ne pas tenir compte du statut actuel du propriétaire ou du tenancier qui pouvait aussi être chrétien que juif[33]. Cétait uniquement la possession de laction qui donnait des obligations (impôts
) et par conséquent les droits politiques.
De nombreux écrivains ont reproché à Möser davoir voulu défendre le servage. Déjà de son vivant, apparaissaient de telles critiques quil récusa. Dans une lettre à Friedrich Nicolai, il écrit :
«
Ich möchte nicht gern in dem Verdacht sein, daß ich das pro und contra über viele Gegenst&Mac254;nde hie und da mit bloßem Mutwillen behauptet h&Mac254;tte. Sehr wichtige Localgründe haben mich dazu genötigt; und ich würde gewiß dem Leibeigenthum einen offenbaren Krieg angekündigt haben, wenn nicht das hiesige Ministerium und die ganze Landschaft aus lauter Gutsherren best&Mac254;nde, deren Liebe und Vertrauen ich nicht verscherzen kann, ohne allen guten Anstalten zu schaden
[34].
La fierté, que ses intentions avaient été reconnues, apparaît bien dans cette autre lettre :
Über meine Phantasien erhalte ich die mehrsten Complimente aus Wien, und ich habe dem Kaiser selbst einige Punkte Erl&Mac254;uterungen geben müssen, besonders was den Leibeigenthum betrifft. Es scheint, daß er ihn ganz umschaffen wolle
[35].
Möser distinguait nettement le servage à lest de lElbe et en particulier dans le Mecklembourg de celui de la Westphalie[36];
il voyait dans les Leibeigenen de cette dernière région en partie les descendants des anciens propriétaires libres. La Westphalie, en tant que partie de lancienne Saxe, avait connu comme elle une évolution plus tardive que les autres territoires de lAllemagne et les pays conquis par les tribus germaines. Beaucoup de coutumes se sont maintenues plus longuement quailleurs. Möser, pour la conception de son histoire de lOsnabrück avait recours aux chartes et documents qui se trouvaient dans les archives de cet État. De plus, en tant que membre du gouvernement, il avait recours à ces sources, sil voulait juger tel ou tel cas qui lui avait été soumis[37].
Aussi trouva-t-il des institutions encore relativement intactes, et il sest posé des questions sur leurs origines. Les sources lui fournissaient les réponses.
Ce qui différencie Möser des penseurs philosophiques de son temps, cest la méthode par laquelle chacun essaye de comprendre lÉtat. Or, si ces derniers sintéressaient à la société humaine dans lÉtat à travers la morale, Möser veut saisir lÉtat en tant que société utilitaire à travers lhistoire. Ce qui le préoccupa, ce nétait pas le social mais le politique en premier lieu. Il décrit cette différence de conception en ces termes :
Viele Philosophen und Juristen sind verlegen, wenn sie einen fruchtbaren Begriff von der Knechtschaft geben sollen; sie schwanken, wenn sie den Ursprung derselben erkl&Mac254;ren sollen und kommen mit aller ihrer Gelehrsamkeit in diesem Stücke nur selten zu genauen und bestimmten Folgerungen. Nimmt man aber nur erst an, daß der Knecht ein Mensch im Staate ohne Actie sei, so zeigt sich die Knechtschaft in einem ganz neuen Lichte; man sieht gleich, warum der so wenig die Vorteile als die Lasten eines Bürgers habe;
[38].
Möser refusait par conséquent linterprétation des philosophes des lumières, pour lesquels le contrat social serait le résultat dune volonté sociale de sunir :
Da jetzt viele Philosophen sich bemühen, den Inhalt des ersten Sozialkontrakts nach Vermutungen und Hypothesen ausfindig zu machen und darauf ein sogenanntes Menschenrecht zu gründen; so scheint es mir wohl der Mühe wert zu sein, in der Geschichte nachzuforschen, wie sich die Menschen bei ihren ersten Verbindungen würklich betragen haben. Ich werde dieses jetzt besonders in der Absicht tun, um zu zeigen, daß sich Menschen als Menschen nicht leicht miteinander verbunden haben[39].
Pour Möser le social relève de la sphère privée, le politique par contre du public. Étant donné quil voulait rétablir laction (Bauernhof) dans ses droits politiques, Möser écrivit lhistoire du servage et de toute autre forme de dépendance que lon désignait généralement sous le terme Leibeigentum.
Es h&Mac254;lt schwer, von dem Leibeigentume deutlich zu reden, nachdem wir uns einmal gewöhnt, denselben in Klumpen zu betrachten und aus unserer Sprache die Ausdrücke verloren haben, welche zu dessen Zergliederung gehören[40].
Il mettait en évidence ces différentes formes de dépendances, qui se sont crées au fil de lhistoire, dabord des esclaves, puis des hommes libres qui, pour des raisons économiques, se sont mis sous la protection dun puissant ou dun saint, des cadets sous la dépendance de leurs aînés, de nouveaux venus ou des étrangers qui pour éviter le droit daubaine sétaient inscrits dans des associations (Hyhen, Echten, Hoden) et avaient à lorigine librement élu leurs protecteurs, finalement des hommes qui ne possédaient que leur corps et ainsi de suite.
Pour Möser, beaucoup de ces personnes obligées (verpflichtete Personen) étaient, en principe alors des actionnaires, cest-à-dire quils possédaient sous différentes formes juridiques une ferme qui à lorigine avait été considérée comme une action ou un coupon. Le seul qui initialement navait pas daction était le Leibeigene. Si les autres propriétaires pour des raisons économiques ne pouvaient plus remplir leurs obligations militaires et ceci encore moins avec lapparition de la chevalerie dont léquipement était extrêmement coûteux, le Leibeigene navait à lorigine aucune obligation dordre militaire ou de bien commun.
Selon Möser, seul le Leibeigene navait jamais connu de droits politiques[41], toutes les autres catégories dhommes les ont exercés, non en tant quhommes, mais en tant quactionnaires. Le temps était venu de rétablir laction dans ses droits, même si cette action était dans les mains dun Leibeigener[42].
Möser fait une distinction nette entre lhomme (Mensch) et lactionnaire ou le citoyen (Bürger ou Genosse). Être Bürger ne relève, pour lui, pas dun droit de lhomme, mais dun droit de société (utilitaire) ou dun droit civil; par conséquent les droits de lhomme (Menschenrechte) ne pouvaient pas être à la base dune compagnie (État) qui est constituée par des actionnaires avec leurs obligations et leurs droits. LÉtat est le résultat dune volonté politique (utilitaire) et non dune volonté sociale (privée). LÉtat de Möser ne connaît pas des administrés mais uniquement un directoire et des administrateurs rendant compte à leurs actionnaires.
Si Möser était un historien scientifique sérieux, il était aussi homme politique chevronné et subtil. Il ne condamne jamais publiquement dans ses écrits le servage, quil aimerait néanmoins voir aboli[43]. Sil nen a pas fait la demande directe, cest que le contenu de ses écrits, souvent sous forme de parabole ou en utilisant des métaphores, visait à abolir le Leibeigentum et les autres formes de dépendances; car voulant considérer le Bauernhof comme action, il voulait faire de la population paysanne des citoyens de lÉtat, des citoyens qui comme les actionnaires dune société ont leurs droits de vote et de décision. La liberté politique inclut par conséquent la liberté sociale, mais la liberté sociale ne donne pas nécessairement la liberté politique.
LÉtat nétait pas seulement composé de paysans dans lesquels Möser voyait les actionnaires initiaux. La ville, plus récente et par conséquent corps particulier, dans un État qui à lorigine était basé sur la propriété foncière paysanne était considérée comme partie intégrante dans la construction de Möser. Mais comme le bourgeois nétait en principe pas propriétaire dune ferme Möser proposa de donner à la fortune immobile et mobile du citadin le caractère dune action (Geldaktie), à laquelle seraient attachés les mêmes obligations et droits dont jouit la Landaktie. Paysans et citadins seraient par conséquent politiquement mis sur un pied dégalité.
Quelles sont les obligations qui découlent de cette action ? Si à lorigine la Landaktie obligeait son propriétaire à servir dans larmée en cas de guerre, pour des raisons économiques (larmement était devenu cher), cette obligation fut changée en impôts et services dordre public (taille et corvée). Le citadin était également obligé de payer des impôts et de rendre des services à la collectivité.
Mais Möser va plus loin, car il ressort de ses écrits que toutes sortes de masse ou de réglementation qui obligerait à payer un impôt devrait être considéré comme une action[44]. Les seul exclus de ce système étaient ceux qui par leur situation professionnelle ou civile nétaient pas assujettis à des contributions, comme les domestiques[45], les mendiants, les vagabonds etc. Ainsi son plan va beaucoup plus loin que la constitution française de 1791, qui faisait la distinction entre citoyens actifs ayant des droits politiques, parce que leur base dimposition était insuffisante. Même si les écrits de Möser excluaient les domestiques pour des raisons qui tiennent à la non-imposition de ces derniers, le jour où on aurait déclaré leur rémunération imposable, ils seraient ainsi devenus des actionnaires comme les autres.
Dautres qualificatifs comme celui de patriote dans le sens nationaliste, ou encore de xénophobe[46] sajoutent à celui de conservateur. Or, le patriotisme de Möser était conforme à linterprétation du XVIIIe siècle, où le patriote était celui qui uvrait pour le bien commun. Lidéal de Möser ne découlait pas de la philosophie, mais était le résultat de son empirisme et de ses recherches historiques. La Westphalie, dont les États les plus importants étaient des principautés ecclésiastiques, fut selon la critique de la philosophie des lumières marquée par un obscurantisme profond et par conséquent un comportement servile de ses habitants. Seule, la réalité montra à Möser une autre image du quotidien comme nous le prouve son article sur les Hyhen, Hoden
par exemple; il y trouva les restes de structures politiques voire démocratiques et qui fonctionnaient encore en partie comme nous le montre lexemple suivant.
Le
Delbrückerland[47] naquit dune Markgenossenschaft, dont les membres se mirent sans doute petit à petit sous la protection de leurs futurs seigneurs en leur laissant leurs terres quils reprenaient à bail emphytéotique. Plus tard, ils furent considérés comme nimporte quel serf. Ce pays de Delbrück conservait cependant une certaine autonomie à lintérieur de la principauté ecclésiastique de Paderborn, autonomie qui rappelle la confédération helvétique. Les habitants géraient leurs propres affaires, ils possédaient certains privilèges, que chaque évêque nouvellement élu devait reconfirmer. En dehors de cette quasi-autogestion, ils avaient entre autres privilèges, quaucun noble ne pouvait résider en Delbrück; les jugements étaient rendus au nom du Prince et du Peuple de Delbrück, les habitants étaient exempt de péage dans la principauté. Quand en 1763, le nouvel évêque Wilhelm Anton von der Asseburg voulut refuser certains privilèges et transférer le tribunal dans le bailliage voisin de Neuhaus, ce qui aurait signifié la perte de leur quasi-autonomie, les paysans allèrent devant le tribunal dEmpire à Wetzlar et en 1775, ils eurent gain de cause.
En tant quhistorien, Möser défendait donc la Westphalie contre la critique philosophique des esprits éclairés, critique basée sur la déduction et non sur les réalités du quotidien. Il trouva en plus dans la région la force initiale de la nation et ceci en particulier dans les domaines culturels et économiques. Ainsi, il proposa un État qui serait relativement centralisé au niveau politique, mais décentralisé dans les domaines culturels et économiques. De nombreux États qui ont passé de décennies, voire des siècles dans un centralisme total, sont aujourdhui en train de redécouvrir les particularités régionales comme stimulant dun développement de la région. LEurope nous offre de nombreux exemples de régions qui, il y a parfois mille ans, étaient culturellement, voire politiquement proches et qui sont en train de se redécouvrir malgré les divisions dues aux frontières nationales[48].
Le patriotisme de Möser qui était dabord régional, dépassait largement ce cadre et contrairement à plusieurs auteurs qui affirment linverse, il était extrêmement xénophile. Ainsi Jean Moes voit dans larticle que Möser consacre à labolition du droit daubaine par lAssemblée Nationale[49]
une xénophobie à létat pur
[50].Or dans larticle en question, Möser sélève, dans une brève introduction, contre le fait que lAssemblée Nationale aurait déclaré ce droit comme une honte de lhumanité, il fait ensuite lhistorique de ce droit qui existait partout en Europe et finalement, il regrette non pas son abolition mais la manière dont elle sest faite :
Wenn die französische Nationalversammlung, so wie es der König l&Mac254;ngst gethan hat, erkl&Mac254;rt h&Mac254;tte, das Droit dAubaine mit allen L&Mac254;ndern aufzuheben, welche in Ansehung der Franzosen ein Gleiches thun würden, so w&Mac254;re dieses ein den jetzigen Zeiten recht angemessener weiser Entschluß[51] gewesen; der Schaden h&Mac254;tte sich gegen den Vorteil gehoben. Aber dem sonderbaren Gedanken, dasselbe unbedingt aufzuheben, gleicht nichts als dem Großmuth, womit die Nationalversammlung die Zehnten erlassen hat. Hier wird dem Manne, der sein zehntbar Land wohlfeil gekauft hat, ein ganz unverdientes Geschenk gemacht, und den s&Mac254;mtlichen Eingepfarrten, wider ihr Verschulden, die Last aller Bau- und Verbesserungskosten an Kirchen und Kirchgeb&Mac254;uden, die in Frankreich der Zehntherr stehen muß wieder auferlegt[52].
Quelle était lorigine de ce droit dans lequel Möser refuse de voir une honte pour lhumanité et qui pour lui était également dépassé comme ces lignes viennent de nous le montrer ? A lorigine le droit dans les civilisations germaniques nétait pas territorial, mais était attaché à la tribu respective. Il ne recouvrait par conséquent pas une région déterminée, dans laquelle tous les hommes qui sy trouvaient étaient soumis à ce droit tribal. Ainsi les Germains qui conquirent lEmpire Romain et sy établirent népousèrent pas le droit romain mais gardèrent leurs propres lois. Dans de telles régions les Germains et les Romains étaient jugés par leurs juges respectifs. Aussi dans les territoires ne faisant pas partie de lEmpire Romain, les différentes tribus conservèrent leurs droits propres. Par conséquent, il y avait des droits francs, bavarois, alamans etc. Dès lors, un Saxon ne pouvait pas être jugé ou protégé selon la loi bavaroise, sil se trouvait dans une région peuplée de Bavarois. De ce fait, il était dans le vrai sens du terme un hors la loi, ou selon lappellation de Möser un sauvage, avec lequel on pouvait faire ce quon voulait sans craindre la moindre punition[53], sauf sil recevait lhospitalité chez un habitant qui devenait ainsi son protecteur et garant[54].
Pour favoriser cette protection et pour rendre moins illusoire lexercice au profit de létranger, les moeurs et la législation saccordaient à frapper de réprobation lhomme libre qui refusait lhospitalité à un étranger. Cest surtout sous Charlemagne et avec la territorialité du droit que lon voit apparaître un changement en faveur des étrangers. Néanmoins tout droit implique des obligations, or les étrangers parce quils relevaient dun autre droit ou dun autre ban ne pouvaient pas être obligés dentretenir de leur vivant la seigneurie ou lÉtat auxquels ils étaient étrangers, et parce quil leur manquait la condition civile. Par conséquent soumis au droit des gens, ils navaient aucune capacité juridique en matière de succession. Cest la raison pour laquelle le roi ou le seigneur sappropriait leur héritage à leur mort.
La méfiance avec laquelle fut regardé létranger se trouve aussi dans les textes français. Létranger dun État voisin, laubain, fut désigné par épave qui signifiait en général une chose mobilière dont le propriétaire était inconnu, comme une bête errante, une bourse perdue[55]. Létranger venu dun pays plus lointain et dont on ignorait le berceau fut désigné comme mécru ou méconnu. Néanmoins les deux catégories détrangers finissaient par se confondre pour céder la place au terme général daubain, employé à légard de tous les étrangers[56].
Malgré cette protection, létranger navait toujours pas part aux droits civils, ce qui le rapprochait du serf, même sil gardait éventuellement sa liberté. Lintervention dun protecteur rendait possible lexercice de ces droits. Sil voulait jouir de ces droits civils, létranger devait se faire accepter dans une communauté : village, paroisse, Hyhe, Hode
[57], ville ou État. Cette situation avantageuse pouvait dailleurs parfois être obtenu de façon implicite après un séjour dune certaine durée[58]. Dailleurs le serf véritable était au Moyen-âge en Allemagne dans une situation identique, quand il avait séjourné un an et un jour dans une ville, sans que son seigneur leût réclamé (Stadtluft macht frei).
Sans droits civils, les hommes étaient soumis à un droit des gens, que Möser appelait en allemand Menschenrecht. Ce droit des gens réglait les relations de lAubain comme du serf avec son protecteur ou maître - donc la relation dune homme envers un autre - contrairement au droit civil (Landrecht) qui réglait la relation de lhomme envers la communauté. Cest ce dernier qui était au centre des préoccupations de Möser et non le premier qui ne signifie que : servage. Tel est le sens de larticle de Möser que J.Moes considère comme la preuve de la volonté de faire du servage un principe général de la vie politique et sociale[59].
Möser était pour labolition du droit daubaine comme du servage. Seulement en ce qui concerne le premier, il reproche à lAssemblée Nationale en dehors de sa méconnaissance historique de ce droit, son manque de discernement dans cette affaire. Il critique notamment le fait que cette mesure ne se soit pas faite sur la base de la réciprocité, comme les rois lavaient fait dans le passé avec les États voisins. Son raisonnement nétait pas dirigé contre la France, mais contre le fait que les Français à lÉtranger seraient toujours considérés comme des aubains. Mais Möser voyait plus loin; il ne se prononça pas clairement, mais il dit quune abolition sur la base de la réciprocité aurait, malgré des avantages, certains inconvénients. Il ne dit pas quels étaient ces désavantages, mais il est facile de les déceler. Labolition signifiait pour le roi, et à travers lui pour lÉtat, une perte de revenus qui certes, en ce qui concerne la France, nétaient pas très élevés (40.000 écus = 120.000 livres, en 1787)[60] mais néanmoins il nétait pas compensé par un autre impôt étant donné que dans lAncien Régime létranger non naturalisé ne participait pas en principe aux charges de la collectivité. Létranger en France vivrait par conséquent aux dépens de la collectivité. Telle est la prise de position de Möser dans son article sur labolition du droit daubaine.
Tout le système politique et social que Möser élabora dans ses écrits était conçu pour faire bénéficier de droits politiques une très grande majorité dhommes, non seulement les propriétaires terriens, mais aussi tous ceux qui étaient obligés de payer un impôt public. Des obligations dans une collectivité donnent aussi des droits. Droits qui sont dorigine matérielle et non idéelle. Quand le 17 juin 1789 le Tiers-État sest déclaré Assemblée Nationale, le premier droit que cette nouvelle institution sétait adjugée était le vote des impôts. Or, on semble avoir oublié que la France moderne nest pas née seulement de la déclaration des droits de lHomme, mais dune crise financière et du transfert de la Nation du roi au peuple.
Ce nest pas lamour du prochain (Menschenliebe) et la religion qui font que quelquun devient membre dune société(compagnie commerciale et État)[61], par conséquent lÉtat nest pas basé sur ces critères ou autrement dit sur des idéologies dans la conception dÉtat de Möser. LUnion soviétique qui était une création idéologique des plus pures nexiste plus. Ses anciens composantes se sont débarrassées de cette idéologie pour faire réapparaître la référence historique du passé comme du présent, pour sadapter à la réalité du monde. Au centre de lintérêt de Möser était le contribuable qui par lobligation de payer des impôts doit avoir des droits civiques, peu importe quel était le titre de propriété de la ferme que détenait le serf, ou la masse immobilière, mobilière ou le capital du citadin, sil était chrétien ou juif et dans cette logique, peu importait en réalité quil fût national ou étranger : dès lors que son nom était inscrit dans le rôle des impôts, le contribuable devait avoir des droits politiques, dont le premier était et reste le droit fiscal qui est la forme capitale du pouvoir politique.
Si Möser semble parfois être en faveur du servage, cest que le serf surtout en Westphalie était déjà un actionnaire potentiel, contrairement à lhomme libre qui ne possède rien[62]; sil apparaît comme francophobe, ce nest pas parce quil naimait pas la France et ses habitants, bien au contraire, mais il craint uniquement ses élites : les aristocrates et les hommes de lettres. Les premiers, à cause de leur manque de patriotisme et leur caractère de courtisans[63] et les seconds, parce que le contenu de leurs écrits risquait de détourner de lobjectif recherché cest-à-dire daboutir à la création de nouvelles élites au lieu de former des citoyens politiquement responsables[64].
Les Grecs tenaient que nul ne peut être libre si ce nest parmi ses pairs, et que pour cette raison ni le tyran ni le despote ni le maître dune maison - même pleinement affranchis et ne se trouvant sous la coupe de personne - ne sont libres. Le point essentiel de léquitation posée par Hérodote selon laquelle la liberté équivaut à lautorité de personne était que le maître lui-même nest pas libre; en assumant lautorité sur autrui, il se prive des égaux en compagnie desquels il aurait pu être libre. En dautres termes, il détruit lespace politique même, avec pour résultat quil ne subsiste plus de liberté, ni pour lui-même ni pour ceux sur lesquels il règne.[65]
Cest donc lexistence dun espace politique qui permet la liberté. Or, pour Möser, les droits des hommes (Menschenrechte) sont des droits sociaux réglant les relations entre eux. Les droits politiques par conséquent sont des droits civils qui seuls peuvent régler les relations des hommes-citoyens envers la cité. La restauration de lespace politique - non de lespace initial, mais tenant compte des changements intervenus au cours de lhistoire - est au coeur des écrits de Möser. Le paysan - serf ou non - est au centre de ses préoccupations, non en tant quhomme, mais en tant que citoyen, propriétaire dune action, lui permettant de remplir avec les autres forces de la nation cet espace politique à venir.
Möser regardait résolument en avant. Mais en tant que praticien politique, il ne pouvait raisonner en termes philosophiques, il avait besoin de références concrètes. Seule lhistoire était capable de lui fournir la matière, non une histoire romantique et mythique, mais une histoire scientifique appuyée par les sources, quil trouva dans les archives de sa principauté.
Vouloir voir en Möser un ancêtre du conservatisme en Allemagne relève à nos yeux dune méconnaissance profonde de lhomme et de son concept dÉtat. Möser, anti-philosophe dans le domaine politique est par conséquent anti-idéologue; or, le conservatisme, le libéralisme, les autres partis bourgeois, comme aussi la social-démocratie etc.
sont basés sur une idéologie (Weltanschauung) comme sur des choses concrètes, ainsi que sur un très fort impact dintérêts de classe[66]. Le modèle du parlementarisme anglais, auquel le système de Möser ressemble beaucoup, fut considéré par de nombreux libéraux au XVIIIe siècle comme le modèle à imiter, or celui-ci était contrairement à celui de Möser complètement élitaire.