La signification de Ehre dans ses écrits

 

 

                                     Pour étudier les hommes contemporains d’événements passés qui sont des témoins lucides et qui souvent voient plus loin que leur temps, le chercheur en lettres et en sciences humaines doit obligatoirement repasser dans leurs traces. Justus Möser fait partie de ces hommes qui au XVIIIe siècle ont observé, ont critiqué, ont fait des projets, et qui ont influencé par leurs écrits des réformes et changements importants dans le domaine du politique et du social.

 

                                     Comme il est juriste de formation, historien autodidacte, écrivain, homme politique et haut fonctionnaire, il ne suffit pas d’étudier ses travaux par une simple technique d’analyse “scientifique” d’une seule discipline, mais il faut surtout et avant tout avoir étudié ce qui a fait son “bagage culturel”, c'est-à-dire l’histoire de la Westphalie, celle de son époque et les sources dans lesquelles il puise les idées pour ses écrits. Il faut par conséquent prendre en considération le caractère pluridisciplinaire de son œuvre, qui est à la fois historique, juridique, politique, littéraire, linguistique… Le chercheur sur Möser doit tenir compte, dans sa méthode d’enquête, de ces multiples facettes de ses écrits. Aussi une simple analyse de ses écrits uniquement basée sur les idées de son époque - même si on y trouve des influences - nous induirait sûrement en erreur sur les vraies intentions de cet homme. Möser n’est pas un philosophe ou un moraliste - même si certains de ses écrits ont une empreinte philosophique ou morale - mais un historien du politique et du social qui cherche à trouver un programme de réforme de l’État dans l’histoire. Par conséquent le vocabulaire qu’il utilise n’a pas un sens philosophique (idéologique) ou moral. Möser est un écrivain qui pèse ses mots, qui semble d’ailleurs avoir eu des difficultés à trouver des expressions justes, comme le suggèrent les fragments des écrits publiés après sa mort1, des articles plusieurs fois recommencés, modifiés, en laissant souvent des blancs pour trouver le mot qui convient2 .

 

 

                                     Un des mots qui semble poser problème au chercheur est l’expression Ehre. Or Möser n’utilise pas ce terme “en faisant du sentiment de l’honneur un trait distinctif du caractère national allemand”3 , mais il lui octroie une capacité politique.

 

                                     Möser avait découvert à travers les “ruines” en Westphalie d’une ancienne constitution de la Saxe, le savoir-faire (Kunst) politique des anciens allemands4 . Cette découverte n’était pas une simple déduction ou supposition de l’existence d’un système démocratique chez ses ancêtres, mais était appuyée sur de nombreuses sources : l’existence en Westphalie d’institutions permettant à certaines catégories de paysans en dehors du clergé, de la noblesse et des villes de participer à la vie politique (les ruines), puis toutes sortes de chartes et documents dans les archives de sa principauté, le Landrecht du Miroir des Saxons, les anciens Droits nationaux des différents tribus allemands et en particulier la lex saxonum, et enfin, les écrits de César et de Tacite. Möser ne “nordifie” pas son modèle de société politique comme le pense J. Moes, pour lui accorder une supériorité sur les autres nations, voire même les Allemands du sud, mais parce que c’est chez les anciens Saxons et ce qui en reste chez une partie de leurs descendants, qu’on peut mieux cerner cet ancien état, et ensuite parce que cette démocratie est différente de celle qui fut pratiquée dans le sud, c'est-à-dire en Grèce et à Rome. Cette dernière était basée sur la cité et la première sur la campagne5 .

 

                                     Si on sait très bien qui possédait les droits politiques dans la cité antique, ce fait est beaucoup moins clair pour les anciennes démocraties germaniques. Möser était conscient que ce ne pouvait pas être la liberté seule qui octroyait ces droits; ce terme avait en effet plusieurs sens6 . Il s’explique de la manière suivante :

 

                                                         “Was ich am mehrsten fühlte, war dieses, daß unsre Sprache eine Verräterin der edlen Freiheit geworden war und den Ausdruck verloren hatte, welcher sich zu meinen Begriffen paßte. Die ältesten Geschichtsschreiber von Deutschland haben nicht in unser Sprache geschrieben und dem starken deutschen Körper ein ganz fremdes Kolorit gegeben. Wie man aber anfing, unsre Muttersprache zu gebrauchen : so hatte die Lehensverfassung die gemeine Freiheit schon gefesselt und die Sprache der vorherigen Verfassung teils verdunkelt, teils zu einem anderen Verstande umgebildet und teils unverständlich gemacht”7 .

 

                            Par conséquent Möser utilise un autre terme :

 

                             “Ich bediene mich des Worts ehrbar im ältesten Verstande, weil frei allezeit verdächtig; niemand aber ehrbar ist, als der ein eignes Haupt in republica hat und keinem angehörig ist. Adel ist honor eminens, Ehre aber honor communis. Erster macht optimum, letztere aber virum bonum8 .

 

                                     Dans cette définition de l’honneur, Möser, le juriste, suit les juristes romains pour qui l’honestas était le fait d’avoir l’honor. C’est la reconnaissance à chacun de sa dignitas (sa place dans la société). Le bonum ne correspond pas à l’idée de bien moral, mais est un concept complexe comprenant à côté de certains jugements éthiques, une notion sociale d’équilibre, d’opportunité, de convenance9 . Pour Möser, conformément à la définition des juristes romains, ces termes qui sont à nos yeux purement moraux, sont plus complexes : s’ils comportent certes un élément éthique c’est uniquement par rapport à des références politiques ou sociales. Il s’agit d’un critère concrèt qui s’attache à la relation de l’homme envers son organisation politique et son groupe social et qui était valable à Rome comme dans les cités grecques et selon Möser en Saxe et dans le reste de l’ancienne Allemagne.

 

                                     Möser remplace “liberté” par “honneur”, parce que comme il l’explique, ce premier terme est ambigu. Un homme peut être libre sans posséder de droits politiques10  Les écrits de Möser, qui comme l’a très bien compris Goethe font un tout11 , sont en grande partie un programme politique qui vise à instaurer un système démocratique basé sur une condition réelle de la citoyenneté, que Möser considère comme un actionnariat et dont la forme initiale aurait été la “démocratie” des anciens Allemands. Des traces de cet état politiques se rencontraient encore en Westphalie, partie de l’ancienne Saxe, qui avait conservé son système politique initial plus tardivement, que les Francs et les autres tribus germaniques de l’Allemagne.

 

                                     Möser cherche à restaurer en quelques sorte ce système politique, tout en l’adaptant aux réalités de son époque. Cette réalité était, que plus de 80% des hommes vivaient à la campagne et tiraient leurs revenus des activités de la terre. Pourquoi alors projeter un système politique qui était adapté à la ville comme essayent de le faire les philosophes des lumières qui tiraient leurs concepts des exemples grecs et romains ?  Montesquieu ne loua-t-il pas la constitution anglaise, comme une trouvaille dans les bois de la Germanie12? Pourquoi reproche-t-on à Möser de vouloir faire de l’Allemagne13 ce que les Anglais avaient fait pour eux et qui a été considéré au XVIIIe siècle comme un exemple, qui certes comme le dit l’Abbé Sieyès ne pouvait pas être appliqué à la France : “Comment voulez-vous avec des matériaux si dissemblables construire en France le même édifice politique qu’en Angleterre ?14

 

                                     Malgré un état social assez semblable, la situation politique en Allemagne du XVIIIe siècle n’était pas identique à celle de la France, car dans de nombreux États et ceci en particulier dans les territoires ecclésiastiques, la monarchie était moins absolue et moins administrative que celle qui fut exercée à Versailles. Les Diètes - certes avec une noblesse très forte - légiféraient et votaient les impôts, ce qui n’était pas le cas en France. A partir de ces réalités et à partir de particularités régionales en Westphalie (les Erbentage et les quasi-autogestions des paysans) Möser projette ses réformes. Il trouva l’origine de ces réalités dans le passé germanique ou plutôt saxon en ce qui concerne la Westphalie.

 

                                     Le système que Möser avait découvert à travers ses recherches, c'est-à-dire la “démocratie” saxonne était celui qui convenait donc à un pays dont l’activité économique était basée sur l’agriculture. Möser y fait constamment allusion dans ses articles. Les droits politiques dans cette démocratie sont des droits réels, c'est-à-dire basés sur un bien, la manse ou le Bauernhof qui confère à son propriétaire “l’honneur” de participer à l’État.

 

                                     La démocratie grecque était un système politique réunissant quelques dizaines de milliers de citoyens, par contre la démocratie saxonne, selon Möser, plusieurs millions. Il cherche donc à tenir compte outre le caractère agricole de l’État du XVIIIe siècle du nombre des habitants. Möser ne cherche pas uniquement à donner des droits politiques aux propriétaires terriens (il y inclut contrairement à certaines idées reçues aussi les serfs réels15 ), mais son système fait que n’importe qui paye un impôt fait partie des citoyens. “Honos et onus können nicht wohl getrennt sein.”16

 

                                     L’honneur de Möser n’est pas une qualité morale; elle exprime des droits politiques et civils. Contrairement à notre conception de la démocratie où les droits politiques découlent d’une citoyenneté personnelle basée sur l’idée de la nationalité, la citoyenneté dans le concept de Möser est réelle, c'est-à-dire basée sur un bien immobile ou mobile, voire sur la fortune ou le revenu qui oblige à payer un impôt. C’est cette forme de citoyenneté qu’il découvre chez ses ancêtres saxons, citoyenneté que les Francs et les autres peuples germaniques soumis par eux ne connaissaient plus. C’était la raison selon lui qui opposait les Saxons, hommes libres et indépendants aux Francs, certes encore libres mais serviteurs. Les grands du royaume franc étaient les leudes du Roi. L’honneur des Francs n’était donc pas réel, mais personnel, attaché à l’homme et découlant de sa position vis-à-vis du pouvoir central, sacralisé depuis l’adoption du christianisme; elle devient l’expression d’un sentiment de supériorité sociale et morale voire même nationale. Or ce n’est pas cette idée de l’honneur qui dans les écrits de Möser constituait le principe du système politique et social des anciens Saxons et dont il veut faire le principe politique de l’Allemagne moderne. C’est l’honneur dans son interprétation romaine basé en plus sur l’obligation militaire (Wehre) des anciens Saxons ou l’obligation fiscale (onus) des Allemands de son temps qui est le sens de Ehre dans les écrits de Möser touchant au rétablissements des droits politiques des Allemands.

 

                                     Dans ses objectifs, Möser ne se distingue pas foncièrement des projets de reforme de la plupart de ses contemporains philosophiques qui avec des conceptions diverses, cherchaient à associer les hommes à l’État. Cependant on peut même avancer que sa conception de la citoyenneté basée sur un actionnariat, idée également exprimée par l’Abbé Sieyès en 1775 dans un article non publié17 , va beaucoup plus loin (du moins jusqu’en 1789) que ces projets18 . Contrairement au citoyen propriétaire de ces réformateurs, Möser proposa une perspective universaliste de la citoyenneté, non la perspective exclusive de la citoyenneté individualiste basée sur la nationalité de notre époque, mais la perspective inclusive d’une citoyenneté responsable basée sur l’obligation fiscale.

 

                                     On peut alors légitimement se poser la question de ce qu’aurait été l’histoire européenne de ces deux derniers siècles, si l’honneur dans le sens que Möser lui accorde était devenu le principe universel des droits politiques: probablement pas l’histoire de l’État national, du nationalisme chauvin, xénophobe et agressif, des idéologies destructrices…, probablement aussi un État plus proche du citoyen, des citoyens plus impliqués dans l’État, l’intégration plus facile des étrangers…

 

                                     Si le mot Ehre n’a plus le contenu (honos attaché à onus) que lui accordait Möser, il n’a pas totalement perdu son sens politique. Attaché à la nationalité, bürgerliche Ehrenrechte signifient encore aujourd’hui droits civiques.

 


 



1 Justus Mösers sämtliche Werke, Historisch-kritische Ausgabe, hrsg. von der Akademie der Wissenschaften in Göttingen, Oldenburg, Hamburg und Osnabrück, 1943 ff. (Abréviation : HKA, suivi du numéro du tome en chiffre romains). Ici IX et X;

2 HKA XII, 1, p.34;

3Jean MOES, “Justus Moeser, Patriote cosmopolite ou nationaliste xénophobe ?” dans  Revue d’Allemagne et des Pays de langue allemande,  tome XVIII n° 4, octobre-décembre 1986, p.643

4 HKA IX, p.261sq.

5 Cette idée est exprimée dans les fragments posthumes sous le titre de Die Kunst unter den alten Deutschen, HKA IX, p.261sq. et en particulier pp.263-264;

6 Cf. par exemple : Sachsenspiegel Landrecht une des sources de Möser : “Vriheit diu is aver drier hande”. Das Landrecht des Sachsenspiegels, Hrsg. v. Karl August Eckhard, Musterschmidt-Verlag Göttingen 1955, p.31, 12§1;

7 HKA XII,1, pp.33-34;

8 HKA XII,1, p.55, note d, le mot Ehre a été mis en gras par moi;

9 Cf. par ex. Jacques ELLUL, Histoire des Institutions 1-2, P.U.F coll.Thémis 1961, p.469;

10 En France sous la révolution, le citoyen actif et le citoyen passif étaient des hommes libres, mais le premier seul possédait les droits politiques.

11 J.W.von GOETHE, “Sämtliche Werke”, vol. XVII-XVIII, Aus meinem Leben, Wahrheit und Dichtung, Stuttgart 1850-1852, pp.133-134;

12 MONTESQUIEU, De l’Esprit des Lois I, Garnier-Flammarion 1979, p.304, Cf. aussi Möser qui le cite HKA IX, p.265;

13 Cf. J.Moes, op.cit. p.643;

14 Emmanuel SIEYÈS, Qu’est-ce que le Tiers état ? Édition critique avec une introduction et des notes par Roberto Zapperi, Librairie Droz, Genève, 1970, p.169;

15 Le serf réel est celui qui ne travaille pas sur la réserve d’un seigneur, mais exploite la ferme sous toute sortes de baux. Il était donc obligé de payer, outre les charges au seigneur, un impôt public, la Bede ou Schatzung. Möser fait constamment allusion dans ses écrits à la capacité politique de ce dernier.

16 HKA XII, 1, p.86 et note a, p.87 note f; onus peut signifier l’obligation militaire, mais aussi une charge fiscale;

17 Archives nationales : 284 A P 2, dossier 10, cité par Pierre ROSANVALLON, Le sacré du citoyen, Histoire du suffrage universel en France, Gallimard 1992, p.53 note 4;

18 Cf. le livre tout récent de P. Rosanvallon, op.cit. et en particulier les pages 46-54; Intéressant est aussi le jugement que Sieyès porte sur le projet de Charles-Alexandre de Calonne en 1786 de former des assemblées provinciales qui devaient établir une véritable représentation nationale basée sur une condition réelle et non personnelle. Ce projet était dans l’ensemble apprécié par Sieyès qui voyait derrière ce plan la disparition de la distinction des ordres (Sieyès, op.cit., p.153ss.) . Or cette même idée se fait jour dans les écrits de Möser et aurait pu être le résultat à plus ou moins long terme de son système.