Justus Möser, homme politique, publiciste, juriste et historien est un personnage relativement peu connu de nos jours ; pourtant, il fut une des figures marquantes du XVIIIe siècle allemand. Goethe se rappela de lui dans ses Mémoires en lui consacrant trois pages qui commencent ainsi :
Bien que le jeune auteur (Goethe) ne fût pas fâché dêtre admiré comme un météore de la littérature, il sefforça aussi, avec une joyeuse modestie, de témoigner son estime aux hommes les plus éminents de la patrie, parmi lesquels il faut nommer avant tout autre le brillant Justus Möser.[1]
Cette importance de Möser dans la formation intellectuelle de Goethe est encore mal éclairée, mais elle tient sans aucun doute au fait quil a fourni à Goethe et à la nouvelle littérature allemande des thèmes qui ne sont plus de copies pâles ou ridicules des littératures étrangères (française notamment), mais des sujets qui puisent leurs origines dans le terroir allemand, non pas dans les sphères élevées des élites, mais plutôt dans les milieux populaires.
Möser lui-même, et ceci semble être un paradoxe, fut fortement influencé comme il ladmet dans une lettre à son éditeur Friedrich Nicolai par Marivaux[2] dont il a probablement mieux que dautres compris dans la critique de la société, exprimée dans ses pièces de théâtre. Mais ce sont surtout les deux romans et en particularité Le Paysan parvenu qui ont marqué à leur tour le cheminement intellectuel de Möser. Ce roman inspira sans aucun doute un petit article, probablement écrit entre 1746 et 1748 Es
ist allezeit sicherer, Original als Kopie zu sein (Il est toujours plus sûr dêtre un original quune copie)[3]. Ce petit article sonne comme une devise qui a guidé non seulement toute luvre de Möser mais aussi toute son existence.[4]
Compte tenu des particularités originelles de chaque individu comme de chaque État, il trouvait par conséquent impensable quune philosophie tirant ses origines de la Mésopotamie (le pouvoir sacré et absolu) ou encore du monde gréco-romain (la cité comme forme dÉtat) puisse servir à fonder le concept dun État où le pouvoir était basé à lorigine, selon lui, sur la propriété foncière, ce dont il apercevait encore quelques restes. En effet, le pouvoir de la noblesse en Allemagne, par exemple, était basé sur la possession dun domaine qui permettait de siéger dans les Diètes territoriales. Par conséquent ce nétait pas la réflexion philosophique qui devait être linstigatrice dun contrat social, mais lhistoire.[5]
Dans le cadre de ce colloque, nous examinerons ses écrits historiques qui sont une « histoire dOsnabrück » commencée en 1765, et des petits articles que Goethe qualifia de pépites dor. En réalité cette histoire était considérée comme une histoire de lAllemagne. Möser utilisait des sources darchives mais aussi des observations de toutes sortes pour arriver à des conclusions convaincantes.
Contrairement à ses contemporains, pour lesquels lhistoire-récit à destination des puissants était encore prépondérante, il mettait au centre de ses recherches le simple paysan, quil considérait comme la véritable partie constituante de la nation. Son histoire est considérée comme la première histoire sociale et politique en Allemagne.
Les écrits de Möser [et ici en particulier ses écrits historiques] se veulent à la fois une pédagogie –[faire connaître leurs droits aux paysans allemands, déjà largement alphabétisés] et un programme politique. Ces articles initialement publiés dans des hebdomadaires dont Möser était le propriétaire et léditeur, furent à partir de 1772 publiés dans des recueils sous le nom de Patriotische
Phantasien, nom qui annonce prudemment ce programme. Mais ce dernier apparaît sans équivoque dans sa correspondance privée et dans des écrits non publiés de son vivant.
Dans cette communication, nous nous pencherons donc à la fois sur le procédé délaboration des écrits de Möser et sur leur fonction mentionnée plus haut, cela nous permettra aussi de montrer quils ont influencé certaines décisions politiques dès son vivant et après sa mort, sans aucun doute les grandes réformes du Baron vom Stein.
Cest en 1768 que sortira dans une édition de 200 exemplaires la version initiale du début de « lhistoire dOsnabrück » chez Schmid à Osnabrück. Cet ouvrage fut à côté de « Lhistoire de lArt de lAntiquité » »(1764) de Winkelmann, les « Fragments » de Herder et la « Dramaturgie de Hambourg » »(1767-69) de Lessing un des livres des années 1760 qui préparaient un tournant dans lhistoire des idées allemande. La version définitive fut publiée en 1780 en deux parties chez Nicolai [le nombre dexemplaires reste inconnu], et il était prévu une troisième partie.
Lidée décrire une histoire de sa patrie est venue assez tardivement à Möser. Son ami denfance Carl Gerhard Wilhelm Lodtmann (1720-1755) qui décéda très jeune laissa une histoire dOsnabrück inachevée. Möser projeta de continuer cette histoire, mais il sest rendu compte quil devait la concevoir différemment :
Lors de ce travail, je ressentis très bientôt, que les temps plus récents avaient absolument besoin de la lumière des temps anciens. Pour cela jétais obligé de remonter dabord à lépoque dHenri le Lion et au démembrement de son Grand-Duché de Saxe. Parvenu à ce point, il me fallait encore la constitution sous Charlemagne, et enfin pour retracer celle-ci remonter dans les temps les plus anciens.
; et nos deux approches ont été très différentes, alors que je mefforçais de développer principalement lhistoire de nos droits, de nos murs et coutumes, et que javais organisé les événements dans ce but, lui a plutôt raconté et décrit les événements avec une exactitude qui lui était propre, sans les rattacher à une quelconque direction ou un objectif précis.[6]
Möser qui avait 48 ans lorsque fut publiée la première édition, (cest-à-dire la première partie, quil considérait comme une introduction) craignait de ne pas avoir suffisamment de temps pour finir son histoire dautant plus quil était submergé par ses fonctions publiques. Il allait par conséquent directement aux sources, sans consulter des sources secondaires. Pour lui, cela avait lavantage de lui faire faire de nouvelles découvertes, et ainsi de nouvelles interprétations de ces sources[7]. Notre auteur était conscient davoir peut-être commis des erreurs : handicapé par son inexpérience dans ce domaine quest lécriture de lHistoire, et que Möser avait commencé à rédiger lors de voyages quil avait faits en tant que député des états dOsnabrück pendant la guerre de sept ans (il a représenté ces états aux quartiers généraux des différentes armées et aussi lors dun séjour en Angleterre). Il pense par exemple que les idées qui lui étaient venues navaient pas été suffisamment vérifiées et examinées de façon impartiale[8]. Mais il souligne aussi les points forts et le caractère novateur de son histoire :
Jen suis cependant convaincu que compte tenu du fait que jai procédé dune manière particulière, et que je nai pas suivi la voie la plus habituelle, plusieurs choses ont été tournées dune manière nouvelle, et je pense avoir expliqué maintes vérités historiques de façon plus plausible et probable que dautres qui commencent avec la collecte des données, et ensuite rédigent avec un esprit lassant ou qui simplement améliorent un mauvais édifice.[9]
Möser qui voulait écrire, comme nous lavons vu une histoire des droits, murs et coutumes (mais qui devait être, comme nous le verrons plus loin, une histoire du peuple ou de lhomme en tant que citoyen) se défend dune autre erreur quil aurait pu commettre : ne pas avoir dépeint dans un tableau particulier les personnages de son histoire. Mais il pense que dans lhistoire comme dans un tableau seuls les faits doivent parler, et que limpression, le regard et le jugement doivent être propres à chaque spectateur.[10]
La première édition de 1768 a connu un succès immédiat et fut rapidement épuisée. Le public attendait avec impatience une nouvelle édition. Möser la publia en 1780 en modifiant certains points de lintroduction générale, mais sans toucher à lobjectif final de cette histoire qui voulait quelle soit en réalité un programme politique. Dans les deux éditions, il est très clair à propos de cet objectif :
Lhistoire de lAllemagne peut espérer, selon moi, un tournant tout à fait nouveau, si nous suivons à travers tous les changements intervenus, les propriétaires terriens communs, en tant que véritables composantes de la Nation, de former avec eux le corps politique et nous considérons les grands et petits serviteurs (la noblesse grande [princes] et petite) de cette nation, comme les fruits dun hasard bon ou mauvais.[11]
Cet énoncé est relativement modéré par rapport à ce quil écrivit en 1765 à son jeune ami Thomas Abbt (1738-1766), avec lequel il entretenait une correspondance abondante, surtout en ce qui concerne le degré davancement et le contenu de son travail historique :
[
] Je fais résider la majesté dans le peuple et je me moque de ceux qui défendent le pouvoir de lEmpereur, et de ceux qui défendent celui des princes, et qui jusquà présent se sont disputé des choses qui nappartiennent ni à lun, ni aux autres, mais qui nappartiennent quau peuple.[12]
Möser, qui fonde le rétablissement des droits politiques sur des données historiques et non sur les droits de lhomme découlant des droits de la nature, justifie même une révolution. Dans un manuscrit écrit probablement vers 1781, mais publié seulement plus de 150 ans après sa mort dans lédition de ses uvres dans la HKA, appelle au soulèvement, à la révolution contre loppression si ces droits politiques de la « grande masse » ne sont pas rétablis :
[
] Un esclavage de mille ans, dans lequel un tyran a maintenu son peuple, naura jamais leffet dune prescription légale. Le peuple qui a suffisamment de force pour se mettre en liberté ne se rend nullement coupable, sil reprend ses droits.[13]
Sa conception même de lhistoire de lAllemagne souligne la perte de ces « droits initiaux des hommes ». Il la divise en quatre périodes principales : la première, ou « période dorée », sest selon lui terminée avec Charlemagne. Durant cette période, chaque ferme allemande était encore occupée par son véritable propriétaire que Möser appelle aussi Wehre, un terme inventé par lui, et dont la racine se trouve sans doute dans wehren, (défendre). Ce Wehre doit servir dans larrière-ban, et ce serait cette obligation liée à la propriété qui lui octroierait les droits politiques ou, dans la terminologie de notre auteur : Ehre, cest-à-dire lhonneur. Il y distingue certes un « haut honneur » dun « honneur commun » ou en dautres termes une classe nobiliaire et une classe commune, mais cette distinction nétait que sociale et non juridique. Pendant toute cette première période, la magistrature civile et juridique de lÉtat a selon lui été élue et non nommée.
La deuxième période commencerait avec Louis le Pieux. Avec lui débute une période de règnes faibles permettant un morcellement de lEmpire. Les particularismes qui se mirent en place préféraient confier la défense du territoire à une armée permanente, lancienne chevalerie. Par conséquent les communs furent négligés. Louis « les sacrifia par naïveté, dévotion, urgence et mauvaise politique aux ecclésiastiques, aux serviteurs et aux gouverneurs des régions de lEmpire »[14]. Les biens des hommes libres devenus vacants par extinction de la famille, et qui normalement auraient dû échouer à un autre homme libre (pour que celui-ci puisse exercer les droits politiques et juridiques découlant de ce bien) furent donnés à des hommes de condition servile. Les « gouverneurs » forçaient même les hommes libres à se soumettre dans les mêmes conditions que les serfs. Certes Henri lOiseleur pour défendre lAllemagne contre les Hongrois avait rétabli larrière-ban, certes avec des modifications, mais en rétablissant les hommes libres dans leurs droits. Par contre son fils Otton le Grand a de nouveau sacrifié les hommes libres, pour donner leurs biens à ceux qui lui fournissaient pour ses guerres à létranger des ministériaux, cest-à-dire des chevaliers de condition servile. En effet avec des hommes dont lobligation était de défendre la patrie, il ne pouvait mener des guerres offensives ou de conquête à létranger. Larrière-ban perdait ainsi sa raison dêtre, et par conséquent lhomme libre son obligation de défense, elle-même liée aux droits politiques découlant du bien immobilier, la manse paysanne. Le lien direct avec lEmpire fut perdu au profit de la puissance régionale. Les hommes devinrent les sujets dun seigneur territorial - ecclésiastique ou laïque.
Pendant la troisième période qui va de Frédéric Barberousse jusquà la Guerre des Paysans (1525) tout lhonneur commun, cest-à-dire les droits politiques de la classe paysanne avaient disparu. Seuls quelques rares paysans libres se sont maintenus, surtout en Westphalie. Selon notre auteur, le nom et la véritable définition de la propriété se seraient perdus. Tout bien sur le sol de lEmpire se serait transformé en fief, ferme, terre censière et bien paysan, sans droits réels et ceci selon la bonne volonté du chef de lEmpire et de ses serviteurs (les princes et seigneurs). « Tout honneur est dans le service. »[15] Möser pense que les villes réunies dans des associations comme la Hanse avec leurs citadins auraient pu donner de lespoir à la Nation avec une propriété nouvelle basée sur largent, permettant ainsi à travers une magna carta de créer une chambre basse et de remplacer par ce moyen le déclin des anciens propriétaires terriens. Mais, les Empereurs se sont dressés contre de telles associations et ont favorisé les puissances intermédiaires. Alors quen Suisse par exemple, lhonneur commun et la propriété avaient été rétablis par trois paysans, les intentions du Bundschuh[16] et dautres mouvements de ce genre nont pas été partagées par les empereurs.
Pourtant la détresse générale dans cette période aurait exigé une abolition de la part de lEmpire de toutes ces différentes formes dexploitation des terres paysannes pour pouvoir convoquer le propriétaire de chaque manse à la défense de lEmpire. Une fois acquises la transmission des fiefs par héritage et leur réunion dans les mains dune même famille, il y a eu moins dhommes de condition chevaleresque pour la défense de la patrie. «
Une si grande révolution aurait pu être luvre du Bundschuh. »[17] Pour financer dabord les mercenaires et plus tard les armées permanentes, lÉtat inventa les impôts communs. Jusque-là le paysan dépendant ne payait que la redevance ou le loyer à son seigneur. Pour lever ces impôts, le prince avait besoin de laccord des propriétaires fonciers (haut clergé et noblesse) auxquels on ajoutait volontiers les villes à cause de leur richesse monétaire. Cette demande (dabord ponctuelle et plus tard permanente) des impôts a conduit à la mise en place des états territoriaux ou diètes.
La quatrième période, qui continue encore, est celle de la souveraineté territoriale. Möser situe le point de départ de sa mise en place définitive à partir de 1500 environ cest-à-dire au moment de la réforme de lEmpire et de la réforme de Luther. Néanmoins en filigrane il y a toujours ses références à la perte de pouvoir des paysans et à des réformes éventuelles pour introduire un véritable pouvoir politique des classes roturières.
Möser souhaite que lhistoire soit utilisable et pragmatique et que des monographies, comme celles quil en avait écrites pour sa patrie dOsnabrück, puissent servir à lélaboration dune histoire de lEmpire, une histoire dans laquelle on analysera le sol de lEmpire avec tous les changements qui lont affecté et lhistoire de ses propriétaires primitifs. Il souhaite aussi que lon sintéresse à lhistoire de la religion, du droit, de la philosophie, des arts et des sciences, histoires quil considère comme inséparables de lhistoire de lÉtat.[18]
Si Möser était conscient que son histoire était lue par les élites en Allemagne, il souhaitait néanmoins vivement que les classes inférieures et surtout les paysans puissent profiter de ses écrits :
Elle (lhistoire) doit être utile à un très grand nombre dhommes et pas seulement à certains états ; elle doit en particulier enseigner au citadin et au paysan comment ils peuvent conserver de la façon la plus sûre la liberté et la propriété dans les différentes formes de gouvernement et leurs tensions toujours en mutation.[19]
On peut pourtant se demander comment ces classes roturières auraient pu avoir accès aux écrits de Möser ou même dautres penseurs. Il y a dabord le problème de lalphabétisation. Dans lEurope du XVIIIe siècle, il était rare, surtout dans le monde rural, que les paysans soient capables de lire et décrire. Il en allait un peu différemment en Allemagne où, depuis la fin du XVIIe siècle, les princes avaient instauré progressivement lécole obligatoire, ce qui fait quun grand nombre - non la totalité - des paysans allemands était alphabétisé. Un autre problème aurait pu être la diffusion. En dehors du prix, inaccessible pour les paysans, les 200 exemplaires de lHistoire de lOsnabrück ne suffisaient pas pour être diffusés dans chaque village et encore moins dans chaque chaumière. Il en était évidemment de même pour les Patriotische
Phantasien qui contenaient un grand nombre darticles destinés aux paysans. En ce qui concerne ces derniers, ce sont des recueils de travaux déjà publiés dans les journaux de Möser[20] ; la première version de lHistoire dOsnabrück avait été diffusée sous forme dépreuves, certes destinées avant tout à des amis, avant dêtre définitivement publiée. Mais il y avait surtout une autre forme de diffusion, la copie manuscrite. En effet des travaux de Möser et dautres auteurs se trouvent sous cette forme dans les archives. Par conséquent on peut supposer que non seulement certains citadins, mais surtout certains paysans étaient au moins en partie au courant des projets de Möser.
Si les écrits historiques de Möser sont un programme politique, lhistoire dOsnabrück nest que la partie expliquant la perte du pouvoir des communs. Cest dans de très nombreux autres travaux que Möser traite de la récupération de ce pouvoir. Sil justifie la révolution, il préfère néanmoins des réformes. Il élabore pour cela un concept, selon lequel la ferme paysanne serait une action dans la société quest lÉtat.[21] Le paysan sous toutes ses formes juridiques, chrétien ou même juif[22] pouvait donc jouir des droits civiques. Mais à côté de cette « action foncière » qui constitue en Allemagne du XVIIIe siècle la majeure partie du « capital » de lÉtat, il souhaite introduire une « action monétaire », basée sur la fortune, voire sur le salaire des citadins. Que signifie en réalité cette notion daction ? Dans une société anonyme, lactionnaire possède des actions après avoir investi de largent. Or dans lentreprise-État, lactionnaire possède déjà laction et à partir de celle-ci finance lÉtat de façon constante. Tout comme dans une société anonyme où laction donne le droit de vote, laction dans lÉtat doit donner le même droit.
Ces droits politiques que Möser cherche à rétablir en les adaptant à son époque ne sont donc pas basés sur la nationalité mais sur le fait dêtre contribuable. Il sagit alors dune condition réelle de la citoyenneté et non personnelle découlant de la nationalité, une citoyenneté où lactionnaire est propriétaire de lÉtat (et non son sujet[23]) et dun pouvoir politique ou administratif, où la raison du prince ou dÉtat est celle des citoyens.[24] Si lon tient compte de son Histoire dOsnabrück, de ses autres écrits et de ses remarques dans sa correspondance, cest cette idée qui en ressort sans équivoque.[25] Par ses écrits historiques, Möser est souvent considéré au même titre que Herder et plus tard les romantiques comme un promoteur de la nation allemande, cest-à-dire dun concept de nation ethnique et culturelle. Möser a certes fourni à Herder entre autres des éléments qui puisent leurs racines dans lhistoire allemande, mais son concept de nation est purement politique. Si pour Möser la nation initiale sincarnait dans des paysans libres, actionnaires, et donc propriétaires de lÉtat, il rêvait pour lavenir dune nation tenant compte des réalités présentes incarnant tous les contribuables, sans distinction de religion et de race.
Möser souhaitait que ses écrits historiques puissent servir de façon pragmatique. En effet, son souhait avait été en partie réalisée, certes de façon incomplète, car son concept de citoyenneté na jamais été appliqué, et lÉtat monarchique ou républicain même dans une démocratie a conservé son caractère sacral, héritage de labsolutisme, mais ses publications ont marqué le XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle par des influences dans le domaine littéraire et dans des réformes sociales et politiques.
En 1772, Herder
publia Von deutscher Art und Kunst. Ce petit ouvrage qui est à lorigine du Sturm und Drang littéraire contient en même temps que lessai de Goethe sur la cathédrale de Strasbourg, la plus grande partie de lintroduction de lHistoire dOsnabrück. Sans aucun doute faut-il y voir lorigine du lien avec Goethe et la nouvelle littérature allemande.
Dans le domaine socio-politique, Möser a dabord eu sans aucun doute une forte influence dans la décision prise par Joseph II dabolir le servage dans les pays héréditaires des Habsbourg. Dans une lettre du 23 janvier 1780, il écrit à son éditeur, Friedrich Nicolai[26] que lEmpereur en personne lui avait demandé des renseignements en particulier à propos du servage, que – semble-t-il – il voulait abolir totalement. Ce qui fut effectivement réalisé en 1781.
Ensuite il y a eu les réformes du baron vom Stein. Stein en tant que serviteur de la Prusse commença en 1796 sa carrière dans les territoires prussiens de la Westphalie. Dune éducation fortement marquée par son temps, il était sans aucun doute au courant des écrits de Möser. Dans ses réformes, qui débutèrent en 1807, nous trouvons la marque de ce dernier. Il y a eu dabord labolition du servage en Prusse, la participation et responsabilisation de tout individu dans la vie politique par une autogestion des villes. Une autogestion prévue des communes et une constitution pour toute la Prusse ne furent pas réalisées. Il y avait dautres réformes inspirées de Möser, par exemple que la noblesse puisse exercer des métiers bourgeois, une demande formulée par Möser pour que le noble puisse subvenir à ses propres besoins et non pas être une charge pour lÉtat[27]. Un autre projet de Stein non réalisé et que lon trouve déjà chez Möser était de reformer la noblesse allemande selon le modèle anglais où seul le chef serait juridiquement noble, et les autres membres de la lignée des citoyens ordinaires avec le droit certes de succéder dans le titre[28].
Si les écrits historiques de Möser ont sans aucun doute marqué son temps, son discernement politique na jamais été véritablement compris et par conséquent na pas trouvé dapplication dans le sens voulu par notre auteur. Pour de très nombreux auteurs, Möser passe pour un précurseur du conservatisme allemand et défenseur du servage et de lÉtat à ordres. Ces quelques lignes montrent le contraire. Möser cherchait à concevoir à travers lhistoire un État dans lequel « la majesté réside dans le peuple »[29].
[1] J.W. von Goethe, S&Mac254;mtliche Werke, vol XVII-XVIII, "Aus meinem Leben, Wahrheit und Dichtung", Stuttgart 1850-1852 ; p. 133 ; les citations de Goethe comme celle de Möser ont été traduites par nous-mêmes.
[2] Lettre n° 592 à Nicolai du 17 décembre 1785, dans Justus Möser Briefwechsel, éd. par William F. Sheldon en collaboration avec Horst-Rüdiger Jarck, Theodor Penners et Gisela Wagner, Hanovre 1992, p. 668.
[3]Justus Mösers s&Mac254;mtliche Werke, Historisch-kritische Ausgabe, éd. par Akademie der Wissenschaften à Göttingen, Oldenburg, Hamburg, Osnabrück 1943 ss. (Abréviation : HKA suivi du numéro de tomme en chiffres romains), HKA V, pp. 190-195.
[4] À plusieurs reprises Möser refusa de se faire anoblir.
[5]Toute histoire doit devenir l'histoire naturelle du contrat originel d'une nation sous les changements intervenus, si elle doit être faite dans son sens profond et pragmatique. Lettre n° 499 à Nicolai du 14 décembre 1778 in Briefwechsel, op.cit. p.
563.
[6] HKA, XII,1, p. 31-32
[7] Ibid. p. 32
[8] Ibid. p. 32
[9] Ibid. p. 32
[10]Ibid. p. 32-33
[11]Ibid. Vorrede, p. 34 ; aussi HKA XII,2,
Vorrede. p.48.; cf. aussi la lettre n° 322 à Thomas Abbt, 10 août 1765 dans Briefwechsel, op.cit.
pp. 371-373 : La noblesse en Allemagne ne faisait même pas partie de la nation. Elle n'avait aucun droit de vote ni pour la guerre ni pour la paix. [
] Elle était le valet de la nation et un serviteur public. Quand Möser parle dans ce contexte de noblesse, il pense à celle qui s'était mise en place avec la féodalité et la chevalerie.
[12] Lettre n° 315 à Thomas Abbt, Osnabrück, 26 juin 1765, dans Briefwechsel, op.cit. pp. 364 sq. Les références par rapport à cette problématique sont nombreuses dans sa correspondance avec Abbt.
[13] HKA IX B, 116, p. 373. Le manuscrit s'intitule : "Freiheit und Eigentum die ursprünglichen Rechte der Menschen" (La liberté et la propriété, les droits initiaux des hommes) dans ibid. pp. 373-375; cf. le commentaire dans HKA XI, p. 326.
[14] HKA XII,1 p. 35 ; les ecclésiastiques, serviteurs et gouverneurs sont les évêques et autres grands laïques administrant une portion de l'Empire.
[15] HKA XII,1 p. 36
[16] Bundschuh signifie soulier à lacet, cétait le symbole que sétaient donnés les paysans.
[17] Ibid. p. 37
[19] HKA XII,2 p. 41
[20] Ein Wochenblatt fondé en 1746 et Wöchentliche Osnabrückische Anzeigen fondé en 1766.
[21] Sieyès, dans ses Lettres aux économistes sur leur système de politique et de morale, travail non publié, utilise ce même terme de citoyen actionnaire en lopposant au citoyen propriétaire des physiocrates.
[22] HKA VI, p. 260.
[23] Le mot Staatsangehörigkeit montre bien cette appartenance à lÉtat.
[24] Lettre n° 322 dans Briefwechsel, op.cit.
p. 373.
[25] Möser passe pour un adversaire des Droits de l'Homme. En fait il ne pouvait concevoir que ces droits puissent servir de base à un État basé sur la propriété, mais plutôt à un État de type collectiviste où l'homme appartient à cette collectivité et où les droits civiques découlent de cette appartenance. C'est dans ce sens qu'il faut par exemple comprendre son article sur Droit de lhumanité : servage, c'est-à-dire appartenance, in HKA X, pp.133-136.
[26] Lettre n° 521 dans Briefwechsel, op.cit.
p. 586.
[27] HKA VII, pp. 203-213
[28] Ibid.
[29] Cf. infra, note 129.